Nietzsche contre Spinoza et Kant (première partie)

Avons-nous une âme? Si oui, rejoindra-t-elle ce Dieu dont tout le monde parle, même les matérialistes comme Spinoza? Ce philosophe unique a réussi le tour de force avant Nietzsche: réconcilier athées et croyants autour d‘un Dieu par delà le bien et le mal, la punition et la récompense. Mais des doutes persistent. Son Dieu-Nature plaît aux scientifiques mais manque de détachement sur sa création et ses créatures. Que voulait-il dire?

« Par Dieu j’entends un être absolument infini, c’est à dire une substance consistant en une infinité d’attributs, dont chacun exprime une essence éternelle et infinie »

Spinoza. l’Ethique. Livre 1. Définition VI.

Dieu veut dire « Qui unit, qui rassemble » mais pour Spinoza, tout est déjà là, UN et TOUT à la fois:

« On ne peut concevoir en vérité nul attribut d’une substance d’où suivrait que la substance pourrait être divisée »

(Ibid. proposition XII)


La dispersion apparente et l’infinité d’attributs de Dieu n’est qu’illusion:

« La substance absolument infinie est indivisible »

(Ibid. proposition XIII)

Emmanuel Kant, philosophe préféré des théologiens, dit que le mathématicien de la philo s’est planté. On ne peut pas avoir un dieu si collant, fait de cette substance indétachable pour ainsi dire:

 » Il s’agirait là d’une fausse définition d’une substance, comme celle que le bien intentionné Spinoza, trop influencé par les doctrines de Descartes, a esquissée… »

(Kant. Leçons sur la théorie philosophique de la religion. La théologie morale. Ed. poche. page 183)

Pour Kant, Dieu ne peut – en aucun cas – dépendre de Nature au point d’en être indétachable. Un créateur garde sa totale autonomie sur sa création. C’est la nature qui dépend de Dieu et pas le contraire.

« Dieu dirige tout seul le règne de son univers, car il saisit, d’un seul regard, l’ensemble de la totalité, dans toute son étendue »

(Kant. Ibid. page 194)

Pour Kant, l’erreur fondamentale que Spinoza et d’autres font, se résume en ceci:

Ainsi Spinoza suppose comme situé en Dieu tout ce qui existe. Mais ce faisant, il tombe dans d’énormes contradictions(…)Car s’il n’y a qu’une substance unique, alors je dois être moi-même cette substance, et par conséquent, je suis Dieu – ce qui contredit pourtant ma dépendance.

(Kant. Ibid. page 122)

Ayez pitié messieurs les philosophes! Mettez vous d’accord. On a fait tant d’efforts, tant de sacrifices sur nos penchants naturels depuis le cannibalisme de nos ancêtres, n’y a-t-il rien après la mort? Qu’on nous donne quelque chose quoi! Lavoisier et son:

« Rien ne se perd, rien ne se crée tout se transforme »

…on s’en tamponne le coquillard! Nous ce qu’on veut, c’est la vie éternelle de nos consciences, pas de celle des protons, neutrons, électrons et autres quarks qui la supportent.

Lavoisier (à gauche) dans son laboratoire en 1788

Spinoza est bien conscient de son tour de passe-passe Dieu-Nature et vice versa. Mais pour préserver le moral des troupes qui attendent autre chose d’un Dieu, il sera d’une grande habileté à la fin de son chef-d’œuvre.

« L’esprit humain ne peut être absolument détruit avec le corps, mais il en subsiste quelque chose qui est éternel »

(Ibid. Livre5. Proposition XXIII)

Toujours garder l’Espérance d’une autre vie. Spinoza a essayé par la Raison (entendement) qu’il divise en trois niveaux:

  1. L’imagination
  2. La raison intellectuelle au sens cartésien.
  3. L’intuition pure, issue de l’intellect.(Exemple qu’il donne: celui qui a appris à compter saura intuitivement qu’après 1, 2, viendra 3, sans besoin de réfléchir )

Ce n’est qu’à partir de l’intuition, elle-même préalablement construite sur l’intellect et la raison raisonnante, que naît cette jubilation, cette joie inébranlable qui est Dieu lui-même .

« Il y a cependant nécessairement en Dieu une idée qui exprime l’essence de tel et tel corps humain sous l’espèce de l’éternité »

(Ibid. Proposition XXII)

Mais est-ce le sens de cette immortalité par l’esprit que Spinoza veut exprimer?

« L’esprit humain peut être de nature telle que ce que nous avons montré qui en périt avec le corps ne soit d’aucune importance au regard de ce qui en subsiste »

(ibid. proposition XXXVIII, scolie)

D’un tempérament plus guerrier, Nietzsche a parlé d’immortalité non par l’intellect pur, mais par la volonté.

« Oui certes, de tous tombeaux pour moi tu es encore le destructeur; je te salue ô mon vouloir! Et seulement où sont des tombes, là sont aussi des résurrections! »

(Nietzsche. Ainsi parlait Zarathoustra. le chant des tombes)

Pour le Dieu-Nature de Spinoza il n’y a ni bien ni mal. Pour Nietzsche, même combat: il faut s’en libérer, passer au-delà. L’un comme l’autre se doivent d’éviter ces notions judéo-chrétiennes, ce juge qui nous culpabilise sans arrêt et jamais ne se montre.

Trop bien je les connais ces hommes qui ressemblent à Dieu(…)et de leur peau ils voudraient bien sortir. Pour ce faire aux prêcheurs de mort prêtent l’oreille et prêchent eux-mêmes des arrières mondes »

(Nietzsche. Ainsi parlait Zarathoustra)

Tout comme Nietzsche, Spinoza et les arrières-mondes étaient comme huile et vinaigre. L’ ennemi c’est la religion. Donc ils ne croyaient ni en un Dieu créateur, ni aux esprits sans leur support cérébral, ni en l’âme telle que les croyants se l’imaginent.

« L’esprit ne peut rien imaginer et ne peut se souvenir des choses passées que pendant la durée du corps »

Spinoza. l’Ethique. livre 5. Proposition XXI

Premièrement il faut un corps pour véhiculer la pensée, deuxièmement le corps seul contient ses propres souvenirs, et pas ceux d’autres corps, dans d’autres vies. Bref, si j’ai bien compris, pas de réincarnation possible. Tant pis pour les hindouistes et bouddhistes:

Tant pis pour les premiers chrétiens, brûlés en masse par l’Inquisition.

Cathares sur le bûcher

Spinoza et Nietzsche sont des matérialistes plombés d’immanence. Ce qui veut dire que tout « au-delà » immatériel, paradis, nirvana, etc…est balayé d’un revers de main. Pour eux, le monde platonicien des idées ou des âmes n’est pas recevable.

L’Ethique est son dernier livre, l’œuvre de toute une vie. Le seul livre a être publié après sa mort. Il ne doit pas faire d’erreur. Il sait que le concept d’âme est de la plus haute importance dans la croyance humaine. Alors comment faire?

À l’époque où l’Église et son dieu céleste contrôlait le troupeau d’une main de fer, prête a faire feu de tout hérétique, il se doit d’être prudent comme un renard. Il a failli être assassiné par un juif fanatique et doit déménager sans cesse. Mais il veut marquer son temps et porter un coup fatal au pouvoir religieux omnipotent, sans toutefois attaquer les fondements judéo-chrétiens. Sa seule arme est la raison. Les écritures ne devraient pas être interprétables – uniquement- avec une raison surnaturelle, comme le pense Maïmonide, rabbin érudit, mais avec la raison commune à tous les humains.

« Je me suis convaincu que l’ écriture laisse la raison absolument libre(…) La norme d’interprétation (de l’écriture) ne doit être que la lumière naturelle, commune à tous, non quelque lumière au-dessus de la nature, ni une autorité externe »

(Spinoza. Traité théologico-politique. Œuvre III)

Et boum! pour les exégètes, rabbins et autres théologiens officiels…

Moïse Maimonide 1138-1204

Des siècles plus tard, l’église n’est plus aussi puissante et Nietzsche pourra être plus frontal:

« N’entrez pas dans les églises si vous voulez respirer un air pur »

(Nietzsche. Par delà Bien et Mal.)

Pour faire école et malgré sa méfiance, Spinoza a besoin des armes de la théologie classique, armes qui ont fonctionné durant des siècles. Contrairement à Nietzsche, qui affirme sans peur du sacrilège:

« Dieu est mort »

(Nietzsche, le gai savoir)

Spinoza propose une rupture d’avec Dieu-le-père moins violente.

Dans une cuirasse mathématique qui peine à être comprise, il utilise le vocabulaire des sentiments pour parler de Dieu. Est-ce le refoulé freudien d’un judaïsme viscéral qui refait surface? Voilà qu’il parle de haine et d’amour de Dieu. On se croirait dans la bible au temps des patriarches. Avec son nouveau dieu-nature, absolument neutre par définition, que ne vient il brouiller les cartes des brebis égarées avec ces recettes populaires?

 « Cet amour envers Dieu doit occuper l’esprit au plus haut degré » (…) Dieu n’aime personne – au sens propre du terme- et ne hait personne(…) L’idée de Dieu qui est en nous est adéquate et parfaite(…) Personne de peut haïr Dieu »

(Ibid. Livre 5. Proposition XVI/ Corollaire/proposition XVIII)

Mais c’est un coup de génie. Et le peuple s’arrachera son livre sous le manteau.

Dans ce bouquet final digne d’un testament, Spinoza se rattrape bien pour ne pas trop choquer les croyants de l’ancienne école. Il faut aimer Dieu, et pour cela il faut aimer l’homme. Haïr c’est mal- pardon! – c’est une mauvaise sensation, puisque pour lui, bien et mal sont de purs anthropomorphismes.

« …Ils croient que les choses ont été faites pour eux; et ils disent que la nature d’une chose est bonne ou mauvaise, saine ou corrompue, selon la manière dont ils en sont affectés. » 

(Spinoza. l’Ethique. Livre 1. appendice)

Pour Nietzsche comme pour Spinoza, le juge, l’innocent et le coupable sont une seule et même entité , interchangeables dans une seule substance indivise: la Nature.


« Alors si dieu c’est la nature (Deus sive natura) pourquoi l’appeler encore Dieu? »

S’offusque Michel Onfray. Le vrai athée fait toujours la soustraction de ces quatre lettres qui dérangent.

Le juge n’est peut-être pas le Dieu d’Abraham, mais il a laissé l’empreinte indélébile de sa morale dans ses créatures. L’humain n’est peut-être pas si pourri à l’intérieur.

 » Plus l’esprit comprend de choses par le deuxième ( la raison) et le troisième (l’intuition ) genre de connaissance, moins il pâtit des sentiments qui sont mauvais, et moins il a peur de la mort »

(Spinoza. L’Ethique. Livre 5. Proposition XXXVIII

Il peut même accéder à cette extase de l’éternité de Dieu grâce au troisième genre de connaissance – la même que l’être suprême- dont il possède une part.

« Qui a un corps apte au plus grand nombre d’actions, a un esprit dont la plus grande partie est éternelle »

(Ibid. Proposition. XXXIX

C’est à la fin du livre et ça nous rappelle quelque chose qui nous rassure, nous console. À condition de ne plus suivre ses instincts animaux, c’est à dire:

« …Les sentiments qui sont mauvais, c’est à dire contraire à notre nature… »

(Ibid. Démonstration)

Pour la nature humaine, c’est OK pour Spinoza, on est bon tout à l’intérieur!

Et pour aimer Dieu:

« Ainsi sera-t-il affecté (celui qui ne suit pas ses mauvais instincts) envers Dieu d’un amour qui doit occuper – autrement dit constituer – la plus grande partie de l’esprit. Et par la suite, il a un esprit dont la plus grande partie est éternelle »

(Ibid. Suite démonstration. C.Q.F.D)

Que demander de plus à un matérialiste? Ceci rejoint cette fameuse phrase dans la bible. On est « sauvable » en tant qu’humains puisque:

« Dieu créa l’homme à son image »

(Genèse: Chapitre 1. verset 27)

Onfray n’est pas content. Nous voici retombés dans l’argument théologique dont le philosophe principal est Kant. On en sort pas!

Plus tard ce soir …Merci de votre attention!

Publié par Maior Liberis

J'ai été fan de Michel Onfray de longues années ...Mais je prends mes distances, à la fois reconnaissant, déçu et en colère. Ce qui me motive? Vous le découvrirez avec plaisir j'espère ... Merci de votre attention!

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